Quand le cheval devient thérapeute
Ce que mon frison m'a appris sur l'être humain — et sur moi-même
Il est des rencontres qui changent une vie. Celle que j'ai faite avec mon frison, il y a quelques années déjà, en est une. Grand, noir comme l'encre, avec cette crinière qui vole au vent et ce regard profond qui semble traverser les apparences pour toucher quelque chose d'essentiel en vous — il n'était pas simplement un cheval. Il était, sans le savoir, mon plus grand instructeur.
Je suis psychothérapeute et sexothérapeute, formée à la Gestalt. Ma pratique tourne autour du contact, du présent, de ce qui se passe ici et maintenant entre deux êtres. Et c'est précisément ce que le cheval m'a enseigné avec une radicalité que peu de livres ou de formations ont su égaler : l'art d'être pleinement là.
Le frison, une présence hors du commun
La race frisonne est originaire des Pays-Bas, de la région de Frise. J'y suis allée pour rencontrer sa mère et l'écurie où il est venu au monde. Ces chevaux ont traversé les siècles avec une dignité silencieuse — portant chevaliers, tirant carrosses, puis peu à peu, devenant les compagnons d'une autre noblesse : celle du lien. Leur robe noire jais, leur morphologie puissante et pourtant gracieuse, leur allure naturellement haute — tout en eux invite à la présence et au respect.
Mais ce qui distingue vraiment les frisons, au-delà de leur esthétique saisissante, c'est leur caractère. Doux, sensibles, intelligents, ils ont une capacité remarquable à sentir l'état émotionnel de l'humain qui les approche. Il est impossible de tricher avec un frison. Si vous arrivez dans l'écurie avec la tête pleine, vos soucis en bandoulière, il le sait avant même que vous ne posiez la main sur son encolure.
Il est impossible de tricher avec un cheval. Il lit en vous ce que vous tentez parfois de vous cacher à vous-même.
Certains prétendent dissimuler leurs émotions (la peur, l'anxiété, le stress) mais c'est peine perdue car elles sont immédiatement détectées. La confiance s'établit au fil des mois et des années et un lien extraordinaire se tisse...
Ce que le cheval révèle de notre monde intérieur
En Gestalt-thérapie, nous travaillons beaucoup sur la notion de contact — ce moment vivant où je rencontre l'autre, où je suis affecté et où quelque chose se crée entre nous. Le contact avec un cheval est d'une pureté déconcertante. Il n'y a pas de mensonge possible. Le cheval réagit à ce que vous êtes, pas à ce que vous dites ou montrez.
J'ai vu des patients bloqués depuis des années trouver en quelques séances de médiation équine un accès à leurs émotions qu'aucune parole n'avait réussi à ouvrir. Quelque chose dans le contact physique avec cet animal massif et pourtant si délicat contourne les défenses. Le corps parle avant le mental. Et le cheval répond au corps.
Monter à cheval, c'est accepter d'entrer dans une danse à deux. Vous ne contrôlez pas. Vous négociez. Vous ressentez. Vous vous ajustez. Pour les personnes qui ont grandi dans le contrôle comme seule stratégie de survie — et elles sont nombreuses dans nos cabinets — c'est une expérience profondément transformatrice.
L'animal comme miroir thérapeutique
Les animaux possèdent ce que nous appelons parfois une intelligence relationnelle primitive — non pas au sens péjoratif du terme, mais dans le sens d'une intelligence qui précède le langage, qui n'est pas filtrée par les constructions sociales ou les injonctions culturelles. Le cheval ressent la crainte, la colère, la tristesse, la joie. Et il y répond sans jugement.
C'est là toute la beauté thérapeutique de la relation humain-animal. Mon frison ne me regarde pas avec les yeux d'un praticien qui évalue, ni avec ceux d'un proche qui craint de souffrir. Il me regarde avec ses propres yeux — immenses, bordés de longs cils — et dans ce regard, il n'y a que l'instant présent. Ni passé, ni avenir. Juste maintenant. Juste lui et moi.
Cette qualité de présence est précisément ce que nous cherchons à cultiver en thérapie. Et je ne compte plus les fois où une séance dans l'écurie m'a remise, moi-même, dans cet état de plénitude simple que les mots peinent à décrire.
Prendre soin de soi en prenant soin de l'autre
Il y a quelque chose d'important à dire sur le prendre soin. En tant que thérapeute, je suis sans cesse du côté de ceux qui reçoivent, qui accueillent, qui contiennent. La relation avec mon frison m'offre une réciprocité différente : c'est moi qui le brosse, qui prend soin de lui, qui remarque s'il boite légèrement ou s'il est moins vif qu'à l'habitude. Mais c'est lui aussi qui détecte mes moindres mouvements, mes moindres hésitations ou certitudes.
Et dans ce soin concret, incarné, ancré dans le quotidien, il y a une forme de ressourcement que peu de pratiques m'ont apportée. L'odeur du foin, le son des sabots sur les pavés de l'écurie, la chaleur du corps de l'animal contre ma main — tout cela ancre dans le réel, dans le vivant, dans ce qui est simple et vrai. Se mettre à cheval, monter sur son cheval, quelle expérience qui, même renouvelée quotidiennement, reste toujours un moment précieux et unique. Marcher à côté de lui, aller se promener ensemble dans la forêt ou la campagne avec un petit sac rempli de carottes et de pommes, c'est une activité simple mais tellement riche pour nous deux.
Soigner un animal, c'est aussi prendre soin de la partie de nous-mêmes qui a besoin de simplicité et de vrai.
Je crois profondément que nous, les thérapeutes, avons besoin de ces lieux de ressourcement qui n'ont rien à voir avec la parole ou la réflexion. Des espaces où l'on peut se laisser traverser par quelque chose de plus grand que soi — la nature, un animal, un mouvement — pour revenir ensuite à notre travail avec davantage d'espace intérieur et d'autenticité.
Mon frison Hartman (prénom hollandais) est cela pour moi. Un espace de régénération. Une invitation permanente à revenir au souffle, au corps, à la beauté simple du vivant. Et chaque jour où je le retrouve, naseaux fumants dans l'air frais d'Alsace, je suis un peu plus entière qu'avant.
Et vous, quelle est votre nature ?
Il y a une question que je pose souvent en séance, à ma façon : de quoi avez-vous besoin pour vous sentir vivant ? Non pas heureux au sens lisse du terme, mais vivant — pleinement habité, en contact avec quelque chose qui vous dépasse et vous ancre en même temps. Pour certains, c'est la mer. Pour d'autres, la musique, la forêt, le jardin. Pour moi, c'est cet animal. Et je crois que cette question mérite d'être prise au sérieux, bien au-delà du loisir ou du hobby. Ce qui nous ressource n'est pas un luxe. C'est une nécessité psychique.
La Gestalt nous enseigne que l'être humain n'existe pas seul — il existe en relation, en contact permanent avec son environnement. Nous sommes des êtres poreux, façonnés par ce qui nous entoure. Alors ce que nous choisissons de fréquenter — les lieux, les êtres, les présences — a une importance thérapeutique réelle. Pas symbolique. Réelle.
Passer du temps avec un animal n'est pas une régression vers quelque chose de primitif. C'est au contraire une forme d'intelligence relationnelle évoluée : celle qui accepte de se laisser affecter sans avoir à tout comprendre, tout analyser, tout maîtriser. Celle qui fait confiance au ressenti avant de faire confiance au raisonnement.
Mon frison ne sait pas ce qu'est la Gestalt. Il ne connaît ni Perls ni Winnicott. Mais chaque fois que je pose le front contre son encolure et que je l'entends souffler lentement, quelque chose en moi se repose. Une partie que les mots ne savent pas atteindre.
C'est cela, peut-être, la vraie santé psychique : savoir où aller quand les mots ne suffisent plus.